Le bon moment pour le dire
Ce soir, dans une brasserie de Lille, France.
J'ai mangé avec deux amies trans, A. et L. Quand je dis «amies», c'est en moyenne : avec A. on est plutôt plus qu'amies, alors qu'avec L., on l'est plutôt moins. Enfin, peu importe. Autour de la table, la discussion a porté à un moment sur le fait que les personnes cisgenres avaient souvent tendance à penser que, dans le cadre d'une relation, les personnes trans devaient annoncer qu'elles l'étaient (trans, je veux dire) à un moment donné, qui variaient selon les personnes cisgenres (avant le premier rendez-vous ? avant le premier baiser ? avant de baiser tout court ? etc.) mais qui était un peu posé comme «c'est comme ça que ça devrait être fait si on a un peu de sens moral».
« C'est idiot, a soupiré L ; c'est à la personne trans de décider si elle le révèle et quand elle le révèle. Il n'y a pas de bon ou de mauvais moment pour annoncer qu'on est trans.
– Ce n'est pas vrai, ai-je objecté. Il n'y a peut-être pas de bons moments, mais il y en a des mauvais.»
Pour illustrer mon propos, je me suis mise à raconter une petite anecdote personnelle.
***
Sept ans plus tôt, dans un hangar d'un bled du Texas, U.S.A.
La balle est allée se loger à quelques centimètres de ma tête, dans un gros pilier en béton ; j'ai donc décidé qu'il valait mieux rester baissée derrière mon abri de fortune – une grosse table métallique que j'avais renversée — en attendant que les cinglés rechargent.
Pendant ce temps, Tracy, planquée derrière un autre pilier à environ cinq mètres de moi, continuait à leur balancer des rafales avec son semi-automatique. Tracy était une meuf blonde, plutôt grande, qui portait des santiags, une jupe rose et une veste en jean. Elle avait normalement un chapeau de cow-boy pour compléter la tenue, mais un coup de fusil à pompe la lui avait retiré quelques instants plus tôt.
En face de nous, je ne savais pas trop qui c'était, mais ils étaient au moins une demi-douzaine. Ils avaient fait irruption dans le hangar alors qu'on était en train de bouffer des pizzas, peinardes.
J'ai remplacé les chargeurs de mes deux pistolets, histoire de pouvoir donner le change aux importuns et de ne pas laisser Tracy s'amuser toute seule.
«Il faut que je te dise quelque chose ! a gueulé cette dernière.
— Quoi ?»
Mes pistolets rechargés, et comme les méchants semblaient relâcher un peu la pression, je me suis relevée et ai entrepris de leur tirer dessus à mon tour. J'ai tiré sans trop viser, puis ai réalisé qu'il y avait des barils d'essence à côté des connards ; j'ai donc tiré dedans.
Je m'attendais à une grosse explosion, mais il n'y a eu qu'une fuite d'essence décevante. Fuck.
Les types se sont remis à me canarder, et je me suis baissée juste à temps pour ne pas finir en Emmental. Une balle est tout de même passé à ça de ma tête, et mon oreille s'est mise à siffler de manière fort désagréable.
J'ai bien vu que Tracy remuait les lèvres mais, du coup, je n'entendais rien. En plus, elle avait un putain d'accent texan pourri, alors ça n'aidait pas à comprendre.
«Quoi ? ai-je crié en rechargeant à nouveau mes jouets.
– Je suis transsexuelle !
– Putain, c'est pas le moment !»
Une grenade a alors atterri juste à mes pieds.
«Sa mère la pute !» ai-je gueulé tout en faisant trois actions en même temps :
- Je me suis dit que les travailleuses du sexe n'avaient pas grand-chose à voir dans l'histoire, et qu'il faudrait à l'avenir que j'évite les jurons sexistes (encore une putain de bonne résolution queje n'ai jamais trop réussi à appliquer, tiens).
- J'ai bondi hors de ma cachette.
- J'ai vidé les chargeurs de mes deux pistolets en tirant un peu n'importe où, histoire de ne pas me faire abattre en vol.
La grenade a explosé et m'a projetée juste à côté de Tracy, qui a abattu un de nos adversaires en représailles.
«Tu m'en veux pas de pas te l'avoir dit avant ? a-t-elle demandé tandis que je sortais mes derniers chargeurs et que les fâcheux continuaient à nous mitrailler.
– Putain, Tracy, ce que j'aurais aimé que tu me dises avant, c'est que t'avais la Mafia au cul !»
J'ai tiré à nouveau quelques balles, essayant de les économiser un peu plus, pendant que ma copine fouillait dans les poches de sa veste.
«C'est pas la Mafia, c'est des suprémacistes blancs. Et c'est lié : je leur ai volé cent cinquante mille euros pour me payer mon opération.
– C'est si cher que ça, une opération ?» ai-je demandé entre deux coups de feu.
Tracy a trouvé ce qu'elle voulait dans son blouson : un bâton de dynamite. J'aurais dû être surprise, mais en même temps, on était au Texas.
«Non, a-t-elle répondu en allumant la mèche, mais une fois que j'avais ouvert le coffre, je voyais pas l'intérêt d'y laisser du fric.»
Elle a balancé le bâton juste à côté des barils d'essence.
« Say «auf wiedersehen» to your nazi balls !» ai-je eu le temps de gueuler avant que tout n'explose.
***
Ce soir, dans une brasserie de Lille, France.
«Tu inventes tout ça, n'est-ce pas ? a demandé A.
– Je ne vois pas pourquoi tu dis ça, ai-je répliqué sur un ton offusqué.
– Si c'était il y a sept ans, comment tu as pu caser une réplique d'Inglourious Basterds ?»
J'ai grimacé. Je savais que je n'aurais pas dû en rajouter.
« D'accord, ai-je admis. Mais je maintiens ce que je dis : je pense qu'il y a des mauvais moments pour annoncer qu'on est trans.
– Et tu as un exemple réel ? a demandé L.
– Bon, OK, ai-je soupiré, en vrai on mangeait des pizzas en regardant l'Arme Fatale. Mais putain, sérieusement, tu n'annonces pas que t'es trans au moment où ils ne savent pas s'ils doivent couper le fil bleu ou le fil rouge. T'attends la coupure pub, merde.»
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Lecture jubilatoire !!
Enorme
J’adore, comme d’hab !
Super post ! Et qui en plus pose un question intéressante ! du coup je cogite ! comment je réagirait dans une situation de « coming out trans » (je sais pas si ça se dit) avec qq1 qui me plait !
:d
Hé hé… sans parler du coming out des images qui nous font triper. Bien tiens, allez, le mien, toi c’est la bagarre à coups de guns dans un environnement indus, moi c’est la charge de cavalerie à l’ancienne, avec honneur et discipline, dans un paysage rural, si si, sérieux. J’imagine un escadron de lesbiennes, bio et trans, sabretache au côté et sabre à la main (mais qui serait l’ennemi ?…). Bon, oui, je sais, ça se fait plus (la cavalerie contre les hélicos, ce serait pas top)… Et puis je sais pas monter à cheval…
Plume
Excellent
Ou bien, dans un tout autre registre (si on pouvait changer d’espèce !) la marée de tortues géantes, silencieuses, avec leurs petits yeux inexpressifs…
RePl, décidément en verve dépressive
C’est excellent!!!